La musique de la Bible

La musique de la Bible

Entretien avec Omar Porras

Omar Porras et Cédric Pescia face au « Texte des Textes »

Un livre. Des livres. Le livre. Quel livre ! Le texte, la parole... Un ouvrage à nul autre pareil. Sacré, fondateur, monumental, et beaucoup moins monolithique qu’il n’y paraît – polymorphe, vivant même, à travers sa traduction sans cesse remise sur le métier, la lecture et relecture inlassable que l’on en fait.

La Bible est au cœur d’un nouveau face-à-face entre Omar Porras l’homme de théâtre et Cédric Pescia le pianiste. Par le hasard d’une invitation du directeur du Musée international de la Réforme, Gabriel de Montmollin, ayant débouché le 31 octobre 2017 sur une première performance en marge de l’exposition PRINT.

Et pour le bonheur d’une nouvelle rencontre porteuse de sens et d’harmonie entre des mots et des notes qui s’interrogent, se répondent et s’éclairent, comme ceux des binômes Novalis-Schumann, Musset-Chopin et Sati(e)rik visités lors de précédentes pérégrinations musico-littéraires.

À l’heure des derniers ajustements, nous nous sommes glissés dans la salle de répétition pour tenter de circonscrire les enjeux de cet échange stratosphérique ! En guise de prélude, Omar Porras nous tend un texte qu’il juge essentiel : la traduction française (pour l’heure inédite) du Pouvoir des mythes du poète colombien William Ospina. Glanées au hasard, ces quelques lignes à propos de Charles Baudelaire, « qui dit que pour régner sur vingt siècles de civilisation occidentale, pour avoir rempli le monde de croisades, de cathédrales gothiques et de symphonies, pour avoir été le dieu incontesté d’une longue ère du monde, le Christ n’a peut-être même pas eu besoin d’exister ». Le ton est donné.

Omar Porras: Tout a commencé au Musée de la Réforme, avec l’impression sur la presse Gutenberg d’un passage du Cantique des Cantiques, et Gabriel de Montmollin m’observant investir l’espace, ce texte à la main... L’idée d’un spectacle est rapidement devenue une évidence. De même, pour moi, que de convier la musique sur scène, portée par Cédric Pescia. Notre complicité, notre amour commun pour le texte : tout cela faisait sens.

Cédric Pescia: Les choses se sont fixées très rapidement, comme à chaque fois avec Omar. Le choix des textes, guidé par l’incroyable diversité de ce grand livre, que j’ai lu d’un bout à l’autre voici quelques années dans la belle traduction d’André Chouraqui. Et le choix de Bach, avec lequel j’entretiens un rapport intense et profond depuis l’adolescence. J’ai l’impression qu’il prend toujours plus d’importance, que je le comprends chaque jour davantage. C’est une musique incroyable, un acte de foi dans chaque page, chaque note, qu’elle soit sacrée ou profane. Lorsque l’on joue cette musique, il faut avoir conscience de cela, de cette croyance qui habite Bach, même si on ne la partage pas personnellement. Sa musique ne peut s’appréhender sans cette dimension essentielle de message, de volonté de rassembler, de porter au loin des émotions humaines.

Omar Porras: On a trop tendance à appréhender la Bible dans le champ exclusif de la religion. Or, lire l’Ancien Testament, c’est s’embarquer dans un voyage extraordinaire, fait d’histoires fantastiques et de mystères. Le Nouveau Testament lui mêmeconte l’épopée d’un héros mythologique, fondement du Christianisme : les aventures de Jésus, figure archétypique de notre culture occidentale. Ces deux mondes, que l’on s’attache ici à rassembler en tentant d’en déployer toute la diversité – poétique, narrative, dramatique –, font résonner en moi les souvenirs de mon enfance colombienne : mes années d’enfant de chœur, l’écoute fascinée des lectures durant les cérémonies, le rituel, le faste spectaculaire typique des fêtes de cette Amérique latine si croyante, à la limite de l’exagération dans la passion. Comme sacristain, je devais préparer les cérémonies et pouvais toucher les livres, les calices, les soutanes ; j’allais également acheter les hosties chez les sœurs. Ce rapport au sacré – plus qu’à la religion – m’a profondément marqué, dans mon esprit comme dans mon corps.

Cédric Pescia: Le Bogota catholique – coloré, « encensé » – d’Omar est évidemment bien éloigné du Leipzig luthérien de Bach. Mais à travers le choix de musiques, j’ai tenté de montrer que le cantor de Saint-Thomas était également capable de s’emporter, d’user de volutes baroques dans sa composition. Certaines pièces, notamment pour orgue, étaient clairement destinées à impressionner l’assemblée, et font aussi peur que les vers de l’Apocalypse ! De quoi épouser les mille et une nuances que l’on trouve dans la Bible, entre les fulgurances du Jugement dernier et les accents poétiques du Cantique des Cantiques. Et puis, comme c’était la coutume à l’époque de Bach, je n’hésite pas à aller puiser dans le répertoire hors clavier pour coller au plus près de ce que m’évoque le texte, comme je le fais par exemple avec le fameux air de la Suite en ré.

Propos recueillis par Antonin Scherrer

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