En 1969, Philip Glass a écrit Two Pages en février, Music in Fifths en juin, Music in Contrary Motion en juillet et Music in Similar Motion en novembre, en utilisant le même principe de répétitions d’éléments musicaux simples se complexifiant au fur et à mesure.
Ces quatre pièces ont fait date dans le tout nouveau mouvement musical de cette époque: la musique minimale. Aujourd’hui, elles font partie des First Classics de Philip Glass. Elles sont les prémisses du chemin qui amènera Glass à composer son opéra Einstein on the Beach en 1975. En 1994, regroupées pour la première fois, ces quatre pièces ont été éditées sur disque par le Philip Glass Ensemble.
« Mes raisons pour écrire des pièces sont souvent très étonnantes... Two Pages, vous vous souvenez, est un unisson. Quelqu’un m’a demandé si j’essayais de suivre l’évolution de l’histoire de la musique et si, alors, ma pièce suivante suivrait cette logique et serait des Quintes. Alors, j’ai écrit Music In Fifths. Tout le mouvement est parallèle, alors, je me devais d’en faire une avec des mouvements contraires. Après Music In Contrary Motion arriva encore son opposé, Music In Similar Motion. Tout a été très simple. En 1969, personne ne me connaissait et ne se souciait vraiment de ce que je pouvais écrire, alors j’ai pu faire toutes les plaisanteries dont j’avais envie. »Philip Glass lors d’un entretien avec Keith Potter et Dave Smith en 1975
Cette légèreté n’est peut-être qu’une apparence trompeuse. La répétition à l’infini de ces formules musicales simples révèle le timbre et donne le temps au son de s’ouvrir et d’occuper l’espace. Ces qualités sont d’autant mieux servies quand cette musique est jouée par des instruments aux timbres riches adjoints de bourdons. Cette musique est basée sur une sorte d’envoûtement, c’est la raison même de l’existence du bourdon de la cornemuse. Philip Glass a composé ces pièces après un long voyage en Afrique du Nord et en Inde. Peut-être est-ce pour cela que ces pièces sont modales et parfaitement adaptées aux cornemuses ? Étonnamment, elles semblent écrites pour ces instruments.
Philip Glass et moi
Je me suis d’abord emparé, en solo, de Two Pages. Elle est enregistrée sur le disque Goebbels/Glass/Radigue et présentée sous forme concertante. Je me suis ensuite intéressé, en concert et en disque, à Music in Similar Motion avec mon quatuor, Sonneurs. Mon « ensemble » est composé de huit sonneurs : biniou en Si bémol, biniou en Sol, cornemuse en Do, cornemuse en Sol, bombarde en Si bémol, bombarde en Sol, trélombarde en Si bémol, bombarde baryton en Sol. Cette nouvelle forme permet le son continu, grâce à la poche des cornemuses et leurs différents bourdons ainsi qu’une extension de l’ambitus grâce aux bombardes.
Cet ensemble est étagé, les binious dans l’aigu et les bombardes barytons dans le bas. Mais, il y a aussi les groupes traversant les hauteurs, les instruments en Sib et ceux en Sol. Ces instruments étant tous à timbres riches, chaque groupe, Si bémol et Sol, développe ses harmoniques propres qui viennent se frotter à celle de l’autre groupe. Ces différents frottements produisent un enrichissement du timbre global. Enfin, cet ensemble offre la puissance de huit sonneurs jouant frontalement.
4 pièces / 4 situations
Chacune des pièces m’évoque un univers différent : Two Pages, la pièce à l’unisson, sera celle des cornemuses, les instruments à poches (cornemuses en Do et en Sol, binious en Sib et en Sol). Les quatre cornemuses seront en mouvement, de cour à jardin, chacune sur des chemins parallèles mais décalées les unes des autres. Les bourdons projetteront parfois directement vers le public, parfois indirectement par réflexion sur les murs.
Il apparaît, alors, un déphasage entre les bourdons, un phasing pour reprendre le terme choisi par Steve Reich, une autre figure de la musique minimale. La position des neuf bourdons dans l’espace créera une enveloppe mouvante. La position des 4 chanters (pieds mélodiques) transformera le timbre de l’unisson.
Music in Fifths sera l’occasion de faire entendre le son de l’ensemble, sans artifice. La composition est faite de deux voix en parallèle avec un écart de quintes. Les 8 sonneurs produiront ce mouvement à trois hauteurs en simultané. Les frottements des timbres des deux groupes traversant les hauteurs, Si bémol (ici jouant en Do) et Sol, seront, alors, exploités pleinement.
Music in Contrary Motion a été composé pour l'orgue. Glass jouait, au clavier, deux voix qui font des mouvements opposés et, au pédalier, deux notes graves différentes et tenues en alternance sur la moitié de chaque pattern. Les patterns sont de plus en plus longs, les notes tenues sont alors de plus en plus longues. C’est cette relation main/pied, haut/bas, qui m’intéresse d’exploiter. J’imagine un glissement d’une organisation simple, mélodie avec accompagnement, vers un flux mélodique ornementant un « drone » omniprésent et hyper-timbré. Les notes longues développeront un magma sonore.
Music in Similar Motion est une forme plus orchestrale. Elle est écrite à quatre voix apparaissant une à une. Les 8 sonneurs pourront révéler les hauteurs et poser le timbre. En outre, la composition permet de commencer par un jeu très proche de celui de la musique traditionnelle bretonne, celui du couple de sonneurs qui joue une danse, puis de muter progressivement vers un jeu très mécanique de l’ensemble à huit. Un déplacement d’une danse envoûtante à une machine obsessionnelle.
Musique contemporaine sonnée
8 Sonneurs pour Philip Glass fait suite à In C // 20 sonneurs. Une deuxième proposition en grand ensemble sur la musique minimale américaine. Habituellement, ma relation avec la musique contemporaine est la création d’un nouveau répertoire pour la cornemuse en commandant des œuvres nouvelles. Reprendre ces œuvres emblématiques, ces classiques, est une manière d’inclure ces instruments sonnés dans le répertoire de cette musique. Une autre façon de défendre la présence de ces instruments dans le registre dit des nouvelles musiques.
