Les musiques interdites, ou « dégénérées », ce sont celles bannies par les nazis durant le IIIe Reich. Ces œuvres de compositeurs juifs persécutés et bientôt assassinés, ces musiques teintées de jazz, ou que l’on qualifiait de « bolchévisées », et dont on dénonçait l’avant-gardisme comme facteur d’affaiblissement et de corruption de l’esprit national, firent l’objet d’une exposition en 1938 à Düsseldorf, moins connue que celle consacrée à la peinture en 1937 à Munich, mais reposant sur les mêmes principes.
Ces musiques, nous avons voulu les faire entendre de nouveau, à travers la forme d’un cabaret, comme il en existait à l’époque : les Onze Bourreaux de Frank Wedekind, le Pfeffermühle (le Moulin à poivre) d’Erika Mann. Car le cabaret est un art à la fois politique et musical, qui cache, derrière la légèreté de ses moyens et la dimension plaisante de ses numéros, un art profond et indémodable de la résistance.
Le nôtre sera intemporel, animé par deux « Madame Loyal » ironiques et impitoyables, sachant retourner le discours du pouvoir contre lui-même, pour lui laisser le soin de se déshonorer tout seul. On y entendra des compositeurs célèbres, tels que Kurt Weill, Alban Berg, Paul Dessau, Paul Hindemith, d’autres honteusement méconnus comme Viktor Ullmann ou Ilse Weber, déportés à Terezín puis assassinés à Auschwitz, des maîtres du music-hall comme Friedrich Hollaender, et même des compositeurs baroques comme Salomone Rossi, frappé absurdement par la folie d’une censure rétroactive.
Le génie du cabaret, c’est donc celui de lutter à armes inégales contre le bras armé d’un pouvoir fasciste, et c’est à cela, par-delà les œuvres vocales et instrumentales jouées, que nous voudrions rendre hommage. On y manie le détour, l’humour (car on rit, oui, mais de quel rire), l’ironie et la ruse, instruments d’un courage et d’un art pratiqués au risque de la mort.
Que ces œuvres d’une éternelle beauté, d’une inouïe nouveauté, tirées de temps pas si anciens, nous fournissent des modèles et nous redonnent des forces pour aborder ceux qui viennent.
David Lescot, metteur en scène et dramaturge

