L’enregistrement du disque "Musiques interdites"

L’enregistrement du disque "Musiques interdites"

Musiques interdites est un disque fragment : fragment d’histoire, fragment musical, fragment formel. Pas un fragment mais des fragments : qui s’ajoutent, se superposent, s’interrogent, s’entrechoquent, s’alignent, se complètent. N’appartenant volontairement pas à un genre précis, ce triple disque entrecroise des musiques de cabaret, des musiques dodécaphoniques, des musiques baroques, des musiques juives, des musiques concentrationnaires, des musiques modernistes.

Dans cette apparente disparité formelle, ce disque raconte en fil rouge l’histoire méconnue de musiques oppressées, interdites et muselées par le IIIe Reich entre 1933 et 1945 parce que considérées comme “dégénérées”. Témoins tragiques de la dictature nazie, ces musiques sont longtemps tombées dans l’oubli, tout comme, souvent, leurs compositeurs et compositrices. En fuite, exilées, déportées, assassinées, ces vies brisées se rassemblent ici, dans un fragment de l’immense Atlantide que représente ce pan de l’histoire musicale.

Cet attachement au fragment, qui raconte la violence de l’oubli et du meurtre, la dislocation ou l’éclatement, veut aussi célébrer l’extraordinaire vitalité et l’invention dont a fait preuve cette génération allemande, autrichienne et tchèque et rendre hommage à son génie : art du collage, amour de la dissonance, théorisation de la musique sérielle, expressionnisme choquant, en rupture ou subversif, réappropriation de musiques anciennes en passant par le néoclassicisme, un foisonnement formel et stylistique qui engendre un choc esthétique.

À la manière d’un Kabarett allemand, Musiques interdites est parfois construit en fracture, avec des enchaînements volontairement brutaux, dans une désinvolture apparente, mais qui lient, parfois à travers différentes pièces, une thématique, un aspect tangible d’un style. Librement inspiré du Pfeffermühle – le cabaret littéraire et politique d’Erika et Klaus Mann, les deux enfants aînés de Thomas Mann –, et du recueil de nouvelles Quand les lumières s’éteignent d’Erika Mann, le disque est un hymne à la liberté formelle face à la tyrannie, une ode à la joie face à l’obscurantisme. Mais face à l’horreur, comment faire un objet d’art qui raconte l’ignominie ?

Musiques interdites est construit comme un film sans image : parce que la musique est un art pour ainsi dire “hors champ”, qui ne voit pas et qui ne montre pas, elle décentre l’épicentre : elle invoque plus qu’elle ne désigne. Tel un palimpseste, elle superpose deux plans en un : celui de la musique elle-même et l’image de la réminiscence qui nous fait entrevoir le réel qu’elle évoque ou auquel elle renvoie. Peut-être prophètes d’une Europe en enfer, ces compositeurs ont écrit parfois dans l’ignominie contre l’ignominie : au lieu de disparaître, leurs musiques éclairent et rendent visibles en se rendant visibles.

Enfin, organisé en trois temps comme trois disques, Musiques interdites évoque trois états qui traversent la poétique et les thèmes de ce disque (Allein, Herbst et Traum) et qui évoquent l’exil, le temps et le sommeil. Zone de relâchement du temps et de la fragmentation du conscient, le rêve suggère une succession hétérogène formelle et le morcellement de l’esprit quand l’exil appelle l’abandon au vague à l’âme, le déracinement (entfernt en allemand, c’est-à-dire plus précisément “sans racine”), l’arrachement d’une vie vers une autre.

L’automne (Herbst) raconte quant à lui le cycle immuable des saisons. Sorte de pendule, la saison est coincée dans un temps et dans une histoire qui se répète. Prophétique et allégorique, immuablement vouée à revenir à l’infini, elle invite à penser notre présent au regard de ce proche passé et sonne comme un avertissement symbolique dans les temps troublés que nous traversons. Quand l’horreur nous éloigne de la poésie, ces musiques interdites ne seraient-elles pas un rempart et un rappel mémoriel contre le retour de l’ignominie ?

Samuel Hengebaert, directeur musical

Avec l’aimable autorisation d’Oktav Records

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